L’art asiatique classique

Le contemplateur perçoit souvent la culture et les attitudes artistiques japonaises traditionnelles au travers de leur formalisme. L’Occidental contemporain leur reconnait volontiers du génie d’exécution. Il leur reproche par contre souvent leur manque de créativité et leur propension à l’imitation. Il répète d’ailleurs cette critique à l’identique à l’égard de pays comme la Corée du Sud ou la Chine en matière d’éducation et plus généralement pour tout ce qui concerne l’art asiatique classique. J’affirme que si le génie formel des Japonais ne savait en effet être nié, il n’implique absolument aucune absence d’originalité artistique. Ceux qui pensent la détecter prouvent seulement à mon sens une profonde incompréhension de certaines valeurs artistiques et pédagogiques fondamentales dans la tradition extrême-orientale.

La pédagogie de l’ikébana

L’œuvre artistique japonaise traditionnelle exprime moins le talent de son auteur qu’un rapport entre plusieurs éléments naturels. En ikébana par exemple, les arrangements floraux sont souvent conçus pour rendre évident un rapport de la nature au temps. Ma professeure Kaoku Mishokai me le rappelle d’ailleurs périodiquement lors de nos cours au temple Kozo : c’est le passage des saisons qui doit présider au choix des branches et des fleurs, à la façon de les plier et de finalement les planter sur les aiguilles affutées du kenzan. Tout doit être réalisé pour évoquer les conséquences de l’écoulement du temps sur la nature.

Le chemin pour parvenir à ce résultat demeure pourtant, comme c’est également le cas dans la cérémonie du thé ou en calligraphie, strictement balisé par une série de dogmes épineux. Les règles deviennent tellement nombreuses, précises et difficiles à concilier entre elles qu’arranger un bouquet pourrait ressembler à une véritable torture. Ce carcan est alors inculqué à l’amoureux des pétales jusqu’à devenir un automatisme. On exige de lui qu’il s’en souvienne avec son corps, c’est-à-dire qu’il parvient à exécuter chaque étape de l’arrangement sans même y penser, et de façon fluide. Il s’agit d’ailleurs là de tout le miracle et l’objectif du geido : on passe du calvaire au masochisme pour finir un jour par atteindre la facilité naturelle.

L’originalité artistique japonaise

Cette maitrise nouvelle n’implique nullement que l’on donne au disciple plus de liberté de création. Au fur et à mesure de son expansion, le maitre ou la maitresse l’initie, au contraire, aux différentes traditions et figures imposées de l’école à laquelle ils appartiennent. Vient alors le temps de l’imitation. Il s’agit en surface de réduire en poussière toute trace d’égo et d’affuter les automatismes du disciple.

Les maitres japonais affichent alors plus d’un tour dans leur sac et montrent une duplicité légendaire. Frustrer l’égo du disciple permet en effet de lui faire percevoir, très progressivement, l’essence de la camisole de force formelle qu’on lui a enfilée. Ce phénomène m’apparait en fait extrêmement ardu à décrire : plus on le contraint, plus on l’étouffe, mieux l’élève comprend à l’intérieur de lui-même l’esprit de l’arrangement. Pas simplement sa forme, ses proportions ou ses éléments séparés les uns des autres, mais bien sa totalité harmonique.

L’objectif du geido

C’est précisément parce qu’il en perçoit enfin l’essence que le disciple peut, pense-t-il un instant, exprimer son individualité artistique. Le geido lui réserve alors encore un troisième miracle. En réfléchissant sur ses progrès et en conversant avec son maitre, le disciple réalise alors soudainement qu’il n’a jamais totalement été une machine à imiter et que ses créations, malgré le conditionnement strict auquel on l’a soumis, restaient toujours originales. Même parmi les plus grands maitres, deux arrangements floraux ne deviendront en effet jamais tout à fait similaires, car chaque être humain possède une psychologie et une façon d’appréhender le monde unique, ce qui garantit de facto une originalité de création. Cela ne fonctionne évidemment qu’à condition bien entendu de ne jamais l’enseigner directement.

Tous les contraires se réconcilient ainsi, finalement, en matière d’arts traditionnels japonais, et la contrainte mène à la liberté tandis que l’absence d’égo mène à la singularité culturelle. Alors, si d’aventure vous croyez voir deux ikébanas ou deux calligraphies similaires, rappelez-vous que les vieux maitres sont rusés comme des renards et cruels comme des vipères…

Pin It on Pinterest

Share This