Qui suis-je ?

« Je ne suis pas un numéro, clamait Patrick McGoohan. Je suis un homme libre. Je ne veux pas être pressé, fiché, estampillé, marqué, démarqué ou numéroté. Mon programme est la liberté. La liberté pour tous. »

Voici le parcours d’un paumé du millénaire qui croyait que notre génération déconstruite doit impérativement apprendre à repenser le monde par elle-même.

Pouvons-nous échapper au bonheur contraint et recouvrer notre liberté ?

L’anonymat n’existe pas. Les vendeurs réunis au sein des grandes GAFA vendent notre intimité à tout va au monde entier.

Et cela tombe bien, car l’anonymat est de toute façon une facilité que je ne désire pas m’accorder.

Lorsqu’on prétend s’adresser sérieusement à un public, j’estime indispensable de se dévoiler un minimum. Bien que l’exercice comporte un risque et ne soit ni facile, ni toujours agréable, il permet d’effectuer un pas vers le vieil idéal grec du gnôthi seauton.

Je suis un petit Suisse italo-germanique

Né en 1985 au cœur des Alpes suisses, je suis issu d’une famille d’origine italo-allemande.

Je n’eus pas la chance de connaitre mon père et le côté latin de la famille.

J’ai en revanche pu bénéficier des privilèges rares de grandir sous le même toit que mes deux grands-parents maternels et de jouir d’une éducation catholique allemande à l’ancienne.

Mon gout pour la lecture et un certain esthétisme classique me viennent d’ailleurs pour une large part de ma grand-mère Hannah. Je n’oublierai d’ailleurs jamais par exemple son visage rayonnant de sérénité lorsque, après la messe, elle lisait, attablée derrière l’énorme bibliothèque familiale, Schiller ou Goethe dans d’épais volumes à reliure dorée écrits en lettres gothiques. Elle fumait alors un paquet de Camel après l’autre dans la lumière tamisée du salon.

De mon grand-père, je ne garde malheureusement que des souvenirs plus parcellaires. Je me souviens cependant encore, distinctement, de son voilier opalin sur lequel il m’enseigna patiemment mes premiers mots d’italien à l’occasion de nos traditionnelles vacances sur la Côte d’Émeraude, en Sardaigne.

Les premiers mots

Trois langues se disputèrent donc très tôt mon temps de cerveau disponible : l’allemand du foyer, l’italien des étés, et le français de l’école. La bataille fut si rude qu’aucune n’emporta jamais complètement mes faveurs. Cette trinité virginale, qui fut longtemps un heureux bordel dont la confusion m’enchanta, m’offrit bientôt une appétence jamais démentie depuis pour l’altérité et elle m’enseigna les vertus de l’éclectisme.

Mes choix de lecture en portent d’ailleurs sans doute un reflet. Tout commença très modestement avec R. L. Stine et sa fameuse série « Chair de poule ». À l’adolescence, le relai fut pris par des auteurs aussi divers que J. R. R. Tolkien, Ryū Murakami, Larry Brown, Norman Sprinrad, Janet Fitch, et tant d’autres qu’il serait impossible de tous citer ici.

Au lycée, je découvris Chrétien de Troyes et Flaubert grâce à un merveilleux professeur de français épris de Moyen-Âge, d’amour courtois et de beau style. J’avalais aussi Sido de Colette au forceps, un livre pourtant plein de sagesse et de merveilles, et dont j’ai finalement appris, avec les années, à apprécier la profondeur scripturale. Entre les cours, je comptais principalement à cette époque sur les facéties géniales de Maurice Sachs, Violette Leduc, et, je l’avoue, du Divin Marquis pour me délasser.

La caresse du tigre

Je découvris ensuite progressivement l’Extrême-Orient à partir de la fin de ma terminale. Je n’en connaissais quasiment rien, excepté quelques auteurs et la présentation simpliste qu’en servait mon cours d’histoire géographie.

Le hasard fit que je fréquentai alors un groupe d’étudiants sud-coréens lors d’un long voyage linguistique au Cap de Bonne-Espérance. Mon premier coup de foudre s’opéra alors réellement pour cette région.

Je découvris en effet avec le plus grand émerveillement l’indéniable différence d’anthropologie qui existait entre nous. Il y avait en eux une sorte de bonheur simple combiné à une absence quasi totale de doute tout à fait surprenant. Aucune trace de l’inamovible morosité saupoudrée de cynisme à laquelle la jeunesse suisse m’avait habitué.

C’est au gré de nos parties endiablées de Starcraft et de longues nuits passées à boire du Makgeolli sur les côtes venteuses du Cap que chaque membre du groupe m’initia progressivement et avec une patience infinie à un aspect de sa culture. Tous les sujets y passèrent et, plus nous échangions, plus leur sagesse pratique m’éclatait au visage. Qu’avions-nous donc perdu en Europe qu’ils avaient si bien su conserver ?

Malgré ma fascination, je gardais toutefois à l’esprit que cette admiration pouvait n’être que le fruit d’une illusion sécrétée par l’exotisme de cette ville magique posée au carrefour des océans.

Et puis, en plein cœur de l’été débarqua la jeune Noriko. Bien que nous échangeassions finalement assez peu quantitativement, je sus instantanément, en l’observant étudier, bouger et même danser, que le pays du Soleil levant était fait pour moi. Son teint clair et ses gestes gracieux, presque maniérés, firent bientôt naitre en moi un désir inextinguible de comprendre sa culture. Lorsque j’entendis mes premiers mots de japonais tomber de ses lèvres pulpeuses, en même temps que s’assouvissait nos sens, mon sort fut définitivement scellé.

De naïves espérances

Pour qu’elles soient enchantées, les plus belles parenthèses doivent malheureusement, nécessairement, prendre fin. Une fois mon anglais maitrisé, je dus plier bagage à grands regrets pour emprunter, après l’obtention de mon bac, les chemins de l’université française. Le crâne encore bourré de naïvetés helvétiques, je jetai mon dévolu sur la filière juridique en frissonnant de bonheur à l’idée de tous ces grands professeurs dans leurs amphithéâtres anciens, tous ces nobles esprits éclairés et bienveillants qui allaient nous former à la merveilleuse machinerie démocratique. Plus prosaïquement, j’espérais surtout me refaire par ce choix un statut social puisque le nôtre s’était anorexisé au fil des années.

Le grand fourbi universitaire

Que d’illusions, que de sottises ! Mes espérances se dissipèrent dès mon arrivée lorsque je découvris comment cette bourgeoisie dont j’étais maintenant exclu pratiquait depuis des lustres, retranchée derrière ses filières spéciales, une reproduction élitaire toujours plus incestueuse. Je vécus donc, après les délices du lycée privé et d’une vie très privilégiée, l’expérience précaire de l’université publique.

Entre le gauchisme généralisé, les grèves à répétition et les cohortes de professeurs irréductiblement marxistes, le choc m’apparut rude. Je découvrais aussi des salles de travaux dirigés crasseuses, gelées en hiver, étouffantes en été, et, systématiquement, d’une incroyable puanteur. Moi qui pensais entrer dans un écrin dévoué à la connaissance, je me retrouvais noyé dans une infâme pissotière, à l’occasion arrosée, je le concède volontiers, de quelques gouttes de savoir inoubliable.

Je dois cependant bien admettre que cette période vagabonde et miséreuse fut finalement, à défaut d’être heureuse, un formidable révélateur de l’Europe contemporaine. J’y découvris en effet Lyon, Paris, et même, à force de persévérance, le Royaume-Uni. Mes cours, qui ne m’intéressaient guère, possédaient au moins l’avantage de dévoiler chaque jour avec plus d’acuité les affreux symptômes du mal qui ravageait le continent. Même sans rien entendre aux subtilités politiques à l’œuvre, il m’était déjà impossible d’ignorer à quel point le monde occidental semblait engagé vers un bordel cosmique.

Je m’enfonçais inexorablement dans un demi-monde de ténèbres fait de bouquins, de virées au club de striptease, d’une succession d’amantes asiatiques et de profondes dépressions. J’éprouvais la conscience morbide d’être un lapin pris dans les phares d’un quarante-tonnes piloté par un poivrot décérébré, et hilare. L’oppression du vide ne cessa de grandir en moi.

De ce poids lourd de plus en plus insupportable, comme une vipère huileuse enserrant mon cœur toujours plus fort, naquit un désir irrépressible de mettre les voiles.

Était-ce de la lâcheté ? Quand je vois avec quelle fureur une certaine France bataille aujourd’hui pour exister encore, je pense devoir plaider coupable. Mon amour pour la civilisation européenne ne s’effrita en revanche jamais.

Banzaï !

Un beau jour de mai, après avoir alterné débauche et oisiveté avec une bacchante chinoise toute la journée pour la énième fois, je me souvins soudainement de Noriko en observant d’un œil hagard le reflet d’un morceau du couchant parisien dans le miroir. J’avais entretemps consacré presque toutes mes heures lucides à me gaver de lectures sur l’Asie. Le Japon avait fini par devenir dans ma tête, à l’image de sa tendre représentante dans ma mémoire, une sorte de totem rutilant dans mon étrange nuit de Walpurgis estudiantine.

Le lapin se transforma donc progressivement en lièvre, et je parvins enfin à fuir au pays d’Amaterasu durant deux semaines. La perfection qui y régnait se combinait à la sérénité des habitants. Cela me provoqua, dès la descente d’avion, l’effet d’une décharge électrique. Le rire des Japonais, surtout, possédait à mes oreilles une sorte d’innocence étrange, un bonheur presque insaisissable, tant il était fluet et évanescent.

Peut-être étais-je tout simplement en train de devenir dingue ? C’était en tout cas le Cap de Bonne Espérance au carré. Non, à la puissance dix !

J’y retournai bien sûr l’été suivant, et le suivant encore, avec un plaisir en croissance exponentielle.

Les lectures et les voyages ne me suffirent bientôt plus et je compris qu’il me faudrait alors, coute que coute, m’installer dans l’archipel. Ce rêve se concrétisa finalement au début 2012, et j’espère bien ne jamais m’en réveiller.

Êtes-vous intéressé par la suite ? Je vous invite à la découvrir dans mon premier roman autobiographique (à paraitre) ainsi qu’en suivant ce journal de bord.

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